« Dans la chair »

Jean-Philippe Rossignol, à propos du travail de Danni Orci

Nous sommes captifs de l’étrange machine. Pour le moment, c’est une perspective encore lointaine. Chacun négocie son rapport à la technique avec son désir et ses moyens. Suis-je captif ? L’êtes-vous et à quel degré ? La beauté d’une révolution implique de la penser si nous ne voulons pas la subir. La révolution a sa ligne d’horizon : le corps-machine, la machine victorieuse du corps. Être un robot, devenir un écran, oublier le sang et la salive, se dissoudre et renaître numériquement. Lorsque notre corps tiendra absolument grâce à la technique, nous pourrons dire que nous avons connu une révolution. Pour l’instant, nous sommes au milieu de la tempête. Si l’homme décide de perturber la vie, c’est sa responsabilité. La nature agit en conséquence. L’homme croit avoir le contrôle mais il ne possède que des miettes. La nature décide. Au XXIè siècle, l’homme a choisi de ne plus être un homme. Il refuse la solitude. Il refuse aussi de penser la mort. Souvent, quand il m’arrive de croiser des vivants dans la rue, je leur souffle en pensée les pages de L’Homme devant la mort, cet opus visionnaire. Actons que le vide angoissant ne nous nourrit pas. Je trouve beau pour ma part que le corps humain souhaite vivre une aventure, un grand déplacement de l’être. Aller au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau.

Si nous apparaissons « captifs de l’étrange machine », comme le révèle la série de l’artiste anglaise Danni Orci, nous pouvons néanmoins chercher des variations. Expérimenter en noir et blanc. Regarder le flux de couleurs. Montrer nos corps nus au gré de dispositifs anti-érotiques et anti-pornographiques. Accepter la poussière et la boue sur nos visages. Déformer la réalité. Ne pas céder sur la forme que nous avons du monde. Laisser le monde dominant aux dominateurs et à la foule de ceux qui s’apprêtent à dominer et y pensent sans cesse. Un artiste vient perturber le jeu en montrant la mort au sein même de la vie. L’art dédouble des formes là où il ne faudrait que se contenter de l’informe. En effet, la révolution en réseaux a ses ratés. Ils sont multiples parce qu’une machine ça se casse. Alors qu’un corps meurt. Et si sa profondeur et son irrégularité disparaissent, il demeure cette petite chose bizarre, mystérieuse et sans réponse, ce temps qui perdure : l’âme.

Avec une maîtrise plastique et une pensée en acte, Danni Orci affirme : « Pour moi, la première manifestation de l’existence humaine se révèle dans les profondeurs tissulaires de la chair. » Etrange proposition radicale à l’instant même d’une tempête révolutionnaire. La chair ? Les profondeurs tissulaires ? Il y aurait toujours des femmes et des hommes ? Des choix ? Des fêlures ? Des étincelles ? Des disparitions ? Je suis saisi par une proposition simple, une image à la portée métaphysique. Une photo en noir et blanc représente les deux pieds d’un même corps. Ce corps est allongé et nous ne verrons que ses deux extrémités. Le pied gauche est au second plan, photographié sous l’angle de la voûte plantaire, avec sa blancheur grise, ses reliefs, ses vagues, son aspect de marbre. La photographie comme une sculpture. Au premier plan de l’image, le pied droit est dans le prolongement de la jambe, dont nous apercevons au loin, dans une zone indistincte, le genou qui ressemble à un morceau de falaise. La jambe est recouverte d’une poudre noire. Une poussière. Des copeaux. De la suie. Est-ce que ce sont les traces d’un incendie, le commencement du néant ? Je ne suis pas certain. Je verrai au contraire l’extrême délicatesse qui consiste à observer et comprendre les détails du corps humain. L’élégance de celle qui photographie l’apparition de la mort au coeur de la vie. Comme contrepoint au noir, le cadrage nous montre le blanc, qui correspond aux quatre ongles, celui du pouce nous étant caché. Il y a une grâce dans la nacre de ces ongles. Ce sont des traits de peinture, des liserés, des cercles, des rubans, des arcs, des lames coupantes. C’est le moment de se protéger de la mort et pour cela nous avons le blanc, nous avons la singularité, nous avons la vision de Danni Orci. Nous pourrions dire que cette photo représente un gisant. Là encore, je ne crois pas à  une telle lecture funeste. A rebours, c’est le surgissement de la chair, de sa profondeur tissulaire. De cette chair qui joue à ne pas être captive et titille les lois de la captivité, la soumission à l’étrange machine. Quand j’ai découvert l’art de cette artiste anglaise à propos de laquelle je prends la parole aujourd’hui, dans un train qui relie Paris à Nantes, oui, quand j’ai découvert il y a un an au Grand Palais l’image d’un escarpin rouge et quand j’ai approfondi cet été le peu que je connaisse d’elle, j’ai pensé à Ana Mendieta, au feu de ses silhouettes, à la puissance tellurique de son geste, à sa nostalgie de Cuba, au lien entre le sang et l’écorce. À tout ce qui nous recouvre et nous permet de renaître. Au milieu de la tempête, je me prépare à observer Danni Orci dans son exploration de la chair et de l’étrange machine, avant que nous puissions dire que la révolution a eu lieu.

Jean-Philippe Rossignol est écrivain et éditeur.

Il dirige le pôle littérature du Grand R à la Roche sur Yon

Né en 1979, Jean-Philippe Rossignol est l’auteur de Vie électrique (Gallimard, 2011) et de Juan Fortuna (Christian Bourgois, 2015). Lauréat de la Bourse Cioran du Centre national du livre en 2014, il prépare un récit sur Elio Vittorini et la Sicile. Il a créé et animé les Cafés littéraires du Musée d’Orsay. Il écrit régulièrement pour Art press et Transfuge. Il préside la Compagnie de théâtre Ghislain Roussel (Luxembourg).